Claude Le Lorrain GELLÉE, 16001682 (aged 82 years)

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Name
Claude "Le Lorrain" /GELLÉE/
Given names
Claude
Nickname
Le Lorrain
Surname
GELLÉE
Birth 1600 30 35
Occupation
Artiste peintre

Birth of a brotherDenys GELLÉE
1607 (aged 7 years)
Roi de France
Louis XIII le Juste
May 14, 1610 (aged 10 years)

Death of a motherMarie Anne PADOZE
1611 (aged 11 years)

Death of a fatherJean GELLÉE
1612 (aged 12 years)
Death of a brotherJean GELLÉE
1639 (aged 39 years)

Marriage of a siblingMelchior Michel GELLÉEBarbe TROMPETTEView this family
about 1640 (aged 40 years)
Roi de France
Louis XIV le Grand
May 14, 1643 (aged 43 years)

Famine
Famine dans l’est de la France
from 1650 to 1652 (aged 52 years)

Death of a brotherDenys GELLÉE
November 1, 1680 (aged 80 years)
Death November 23, 1682 (aged 82 years)
Family with parents
father
15701612
Birth: 1570
Occupation: Maire de ChamagneChamagne (88)
Death: 1612Chamagne (88)
mother
Marriage Marriage1590
11 months
elder brother
15901683
Birth: December 1, 1590 20 25Chamagne (88)
Death: 1683
2 years
elder brother
8 years
elder brother
15991696
Birth: 1599 29 34Chamagne (88)
Occupation: CultivateurChamagne (88)
Death: May 8, 1696Chamagne (88)
2 years
himself
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16001682
Birth: 1600 30 35Chamagne (88)
Occupation: Artiste peintre
Death: November 23, 1682Rome
8 years
younger brother
16071680
Birth: 1607 37 42Chamagne (88)
Death: November 1, 1680Chamagne (88)

Claude Le Lorrain GELLÉE has 0 first cousins recorded

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Claude Gellée (1600-1682)

CLAUDE GELLÉE DIT LE LORRAIN

PAR M. Édouard MEAUME, Mémoires de la Société d’Archéologie Lorraine, 1871, p. 222.

I.

Les détails relatifs à la vie d’un homme illustre ne sont jamais sans intérêt. On aime à connaitre comment un artiste de génie a trouvé sa voie et comment il l’a suivie, quels obstacles il a rencontrés, et quels efforts il a dû faire pour en triompher. Toutes ces circonstances sont surtout intéressantes quand il s’agit d’un grand peintre dont les débuts ont été pénibles ; l’admiration inspirée par ses œuvres croit alors en proportion des difficultés qu’il lui a fallu surmonter pour les produire.

Toutefois, les récits de cette nature ne peuvent nous intéresser qu’à une condition essentielle, c’est qu’ils soient vrais. Le biographe doit éviter de rien exagérer ; il doit surtout s’inspirer des documents contemporains, en les contrôlant avec soin. Ne rien négliger, mais ne rien adopter de confiance et sans examen, telle doit être sa règle. Il ne nous parait pas qu’elle ait été suivie à l’égard de Claude Gellée. L’exagération et l’absence de critique se remarquent dans plusieurs biographies du plus grand de nos paysagistes. Sa vie a été écrite par d’Argenville, par Denon, par Mme Voïart ; en dernier lieu, par Nagler et autres. Tous disent qu’il est parti de très bas. Presque complètement illettré, il a été garçon pâtissier, puis domestique. Quelques biographes, renchérissant sur leurs devanciers, ajoutent que cette vie misérable de l’artiste se prolongea jusqu’à l’âge de 36 ans [1] ; puis que, par une sorte de transfiguration, se manifesta tout-à-coup le grand peintre que chacun connait.

En présence de faits dont les uns sont controuvés et les autres réels, mais mal étudiés, on a crié miracle ; puis, au lieu de chercher, dans les circonstances bien avérées et les dates, l’explication qui en découle naturellement, on s’est laissé emporter par l’imagination, et la phrase aidant, on est arrivé au faux en passant par l’emphase. Ces exagérations ont réagi sur des esprits sérieux, tels que Ch. Blanc, Villot, Piot et Robert-Dumesnil, ennemis nés du merveilleux et des phrases à effet. Par suite, ils ont rejeté, sans discussion, les faits relatifs à la jeunesse misérable de Claude, pour s’en tenir au récit de Baldinucci, absolument muet sur ces circonstances.

Nous croyons cependant que tout n’est pas controuvé dans les écrits de Nagler et autres, et que Baldinucci n’est pas la source unique à laquelle on doit puiser pour écrire la biographie de Claude Gellée. Il en existe une autre encore plus reculée et non moins digne de foi : c’est le récit de Sandrart, l’ami de Claude Gellée, le compagnon de ses travaux, le confident de ses pensées. Il est impossible que Sandrart ait imaginé les faits principaux dont il parle, et qu’il tenait de Claude lui-même, alors âgé de 30 à 35 ans. Ses souvenirs ont pu s’égarer relativement à quelques détails évidemment controuvés, mais ces erreurs de mémoire ne sont pas une raison pour écarter des faits précis sur lesquels il n’a pu se tromper, et dont le récit a été publié du vivant même de Claude Gellée [2].

On s’explique d’ailleurs facilement pourquoi Baldinucci a gardé le silence sur certains détails rapportés par Sandrart. Le biographe italien a écrit d’après des notes fournies par l’abbé Joseph Gellée et par Jean Gellée, petits-neveux du grand peintre. Devenu riche et fréquentant la haute société de Rome, l’abbé Gellée trouvait tout au moins inutile de révéler l’humble origine de sa famille, et d’apprendre au public que son oncle avait pétri la pâte, balayé les chambres et pansé les chevaux. Le silence de Baldinucci sur la condition infime de Claude, dans sa jeunesse, ne parait pas avoir d’autre cause. On doit remarquer, en outre, que plus de soixante ans avaient déjà passé sur ces faits, et il est possible que ses petits-neveux, fort jeunes lorsque leur oncle est mort, n’en aient eu aucune connaissance [3]. Mais ce n’est pas un motif pour ne tenir aucun compte de ce que Sandrart a su de Claude lui-même, bien avant la naissance de ses neveux et plus de cinquante ans avant que Baldinucci ait écrit. D’ailleurs le récit de cet auteur n’infirme que sur un seul point, peu important, celui de Sandrart, et il le complète en beaucoup d’autres. Le mieux est donc de puiser à ces deux sources également recommandables, en considérant comme établis les faits qui ne sont pas contradictoires. Lorsque, au contraire, une circonstance, racontée par l’un des auteurs, ne peut concorder avec le récit de l’autre, il faut bien opter pour celle des deux versions qui présente le plus de vraisemblance. C’est la règle que nous avons adoptée pour la suite de ce travail.

II.

Claude Gellée est né à Chamagne, village sur la Moselle, près de Charmes et de Mirecourt, dans le diocèse de Toul, en 1600. Celle date est fournie par son épitaphe, composée par ses neveux, et qu’on voyait autrefois à Rome, à la Trinité du Mont. C’est par erreur que d’Argenville et autres biographes l’ont fait naitre au château de Chamagne. Il n’y a jamais eu de château dans ce petit village de Lorraine. La cause de celle erreur est un contre-sens. Baldinucci dit bien Nacque in castello di Chamagne … castello veut dire ici petit village, petit bourg, et non château [4].

On ignore la profession de ses parents. Il était le troisième des cinq enfants mâles nés du mariage de Jean Gellée et d’Anne Padose. L’aîné s’appelait Jean, comme son père et son aïeul ; le second avait pour prénom Dominique. Denis et Michel étaient les prénoms des deux derniers. Claude Gellée vécut plus de quatre-vingts ans, et ne se maria jamais. Cependant sa famille n’est point éteinte en Lorraine, quoique ses membres actuels ne paraissent pas avoir hérité de sa fortune. Sa succession fut recueillie par les enfants d’un de ses cousins germains, qu’il avait fait venir à Rome, et dont l’un embrassa l’état ecclésiastique. On croit que celle branche est éteinte, mais la famille de Claude existe encore à Chamagne. Un honorable cultivateur est aujourd’hui maire de ce village. Il croit descendre d’un des frères de l’illustre peintre, sans pouvoir l’indiquer avec certitude. Aucun des Gellée vivants encore à Chamagne ne possède ni papiers de famille, ni documents quelconques se rattachant à Claude.

Ses parents n’étaient pas riches ; artisans ou cultivateurs, chargés de cinq garçons, sans compter les filles, ils comprenaient cependant la nécessité de l’éducation. Claude fut envoyé à l’école, comme ses frères ; mais il en profita peu. Ce fut à grand’peine qu’il put apprendre à lire. Il était dans son enfance, dit Sandrart, scienta valde mediocri. Voyant qu’il ne mordait pas à l’écriture, qu’il n’apprenait presque rien à l’école, parum imo nihil fere proficeret, ses parents le mirent en apprentissage chez un pâtissier [5].

Comment celui qui devait être un jour le peintre favori des papes et des rois échangea-t-il le tablier et le mitron contre la palette et le pinceau ? C’est sur ce point que Sandrart et Baldinucci ne sont pas complètement d’accord.

Suivant Sandrart, le jeune apprenti pâtissier serait parti pour Rome en compagnie de plusieurs compatriotes exerçant la même profession. Ignorant la langue italienne, ne trouvant pas facilement à se placer chez un patron de son état, Claude entra comme domestique chez Augustin Tassi, peintre assez gai et complaisant, quoique goutteux (quamvis podagrœ malo sœpius vexatus, pluribus tamen ob genium hilarem acceptissimus). Tassi peignait des décorations pour le conclave. Claude était alors bien moins son élève que son domestique : il faisait la cuisine, pansait le cheval du maitre, balayait les chambres, broyait les couleurs, et nettoyait palettes et pinceaux [6].

Il résulte de ce passage que Claude a été domestique chez Tassi, et qu’il y était encore au moment du conclave pour l’élection de Grégoire XV, ou d’Urbain VIII, c’est-à-dire en 1621 ou 1623. Il ne peut s’agir du conclave dans lequel fut élu Paul V, en 1605 ; c’est donc vers 1621 que Claude devint le valet de Tassi.

Il semble encore résulter du récit de Sandrart que Claude se serait placé chez Tassi en arrivant à Rome, et qu’il y aurait demeuré au moins jusqu’en 1621. Dans cette hypothèse, le jeune apprenti pâtissier ne serait parti pour Rome que vers l’âge de quinze ans, et serait resté bien longtemps, dans la même condition, sans se fortifier dans l’étude du dessin ; ce qui est peu vraisemblable.

Le récit de Baldinucci complète celui de Sandrart, en le rectifiant seulement sur ce point, que Claude est venu à Rome bien avant 1621. Quoique muet sur la première enfance de Claude, il est plus précis que Sandrart sur les faits relatifs à la jeunesse du grand artiste, et son récit est également très-précieux. Suivant cet auteur, Claude perdit son père vers l’âge de douze ans. L’orphelin, recueilli par son frère ainé, Jean Gellée, graveur sur bois à Fribourg en Brisgaw, reçut de lui les premières notions de dessin, et y demeura environ une année. Un de leurs parents, marchand de dentelles, était appelé par ses affaires à Rome. Alors, comme aujourd’hui, on fabriquait de la dentelle à Mirecourt ainsi qu’aux environs de cette ville, et les relations de la Lorraine avec Rome, relativement au débit de cette marchandise, étaient assez fréquentes. Le marchand de dentelles offrit de se charger de l’enfant et de le conduire à Rome, où il pourrait mettre à profit les heureuses dispositions que son frère avait reconnues en lui. Il arriva donc dans la ville éternelle vers 1613 ou 1614, et logea d’abord près de la Rotonde. Son petit pécule devait être fort mince, et il en vit bientôt la fin. Le marchand de dentelles était retourné en Lorraine, laissant à Rome son jeune parent. Celui-ci se rendit à Naples où il travailla pendant deux années, sous la direction de Geoffroy Wals, peintre de paysages, puis il revint à Rome, où il entra chez Tassi.

Ces faits paraissent constants mais il ne l’est pas moins que Claude était chez Tassi lors du conclave de 1621. Or, Sandrart tient de notre artiste lui-même qu’à ce moment il était encore valet d’écurie et de chambre. On est donc porté à supposer que chez Geoffroy Wals, à Naples, il était plutôt domestique qu’élève, comme il l’a été plus tard chez Tassi. Cela n’exclut pas cependant la possibilité que le jeune serviteur ait pu recevoir quelques leçons, soit de Wals, soit de Tassi, avant 1621 ; mais il était alors très peu habile.

Peu à peu, cependant, Tassi, dont Sandrart célèbre l’affabilité et la complaisance, consentit à donner des leçons à son serviteur, dont il avait reconnu les heureuses dispositions pour la peinture. Sandrart le dit en termes exprès : Inter hœc ministeria igitur, consulente et informante eum patrono, prospectivœ operam dabat. Claude alors un peu plus de vingt ans. C’est l’âge où le travail, uni à la volonté de parvenir, est le plus profitable. Tant qu’il fut au service de Tassi, il ne put apprendre que la pratique de la peinture ; le temps et son seul génie devaient faire le reste. A ce point de vue, on a pu dire avec raison qu’il n’eut pas de maitre. Toutefois il faudrait bien se garder de croire que ses premiers ouvrages furent, comme on l’a dit, de véritables chefs-d’œuvre. Lui-même a raconté à Sandrart, qui nous a conservé ses confidences, combien furent humbles les commencements de sa vie d’artiste. On y verra que le grand’homme qui, sous le nom de Claude le Lorrain, fut le prince des paysagistes, ne put échapper à la loi commune du travail et qu’il fut loin d’atteindre, du premier bond, les sommités de l’art.

Le jour où Claude put avoir un petit atelier à lui, il s’empressa de quitter Tassi. Il se mit alors à peindre des paysages ornés de monuments. Leur valeur vénale était peu élevée, et les difficultés de la vie étaient grandes. Aussi le jeune artiste vivait-il avec la plus stricte économie. Il sut cependant résister à la tentation de faire vite sans se préoccuper de faire bien. Il voulut au contraire arriver au mieux dans les limites du possible. A cet effet, il ne négligea aucun des enseignements que pouvait lui fournir la nature. Le récit de Sandrart sur ce point a été singulièrement commenté, embelli par les biographes. Il nous parait plus utile de le traduire littéralement :

« Pour atteindre les véritables fondements de l’art, et pour pénétrer les secrets les plus cachés de la nature, il ne quittait pas la campagne. Dès le point du jour, jusqu’à la nuit, il s’appliquait à saisir les aspects variés de l’aurore, le lever et le coucher du soleil. C’était surtout aux heures du crépuscule qu’il étudiait le modèle vivant de la nature. Tout en considérant ce spectacle, il préparait ses couleurs d’après les teintes mêmes qu’il observait, puis, rentré chez lui avec ses couleurs ainsi préparées (domique cum iis recursus), il les appliquait à l’ouvrage qu’il avait entrepris. Il consacra beaucoup d’années à l’application de cette méthode difficile et pénible, passant les journées dans la campagne, et faisant de longues courses, sans se lasser jamais. Je le rencontrais souvent au milieu des roches les plus escarpées de Tivoli, maniant le pinceau au milieu de ces fameuses cascades, et peignant, non d’imagination et d’inspiration, mais d’après ce que lui inspirait la nature elle-même. Ce genre de travail avait un tel charme pour lui, qu’il continua toujours à suivre la même méthode. »

Cc témoignage de Sandrart est extrêmement précieux. Il parle de visu, et fait merveilleusement comprendre le mode de travail adopté le grand artiste dès ses débuts. Cependant Sandrart n’a pu le connaitre avant 1628. Il le rencontra probablement vers 1630. Il n’était pas encore dans toute la force de son talent ; mais il était bien différent de lui-même à ses commencements, en 1622 ou 1623. On voit que sa méthode fut toujours la même : elle consistait à observer constamment la nature ; mais on a eu tort de dire et de répéter que Claude n’emportait jamais ses pinceaux dans ses promenades. Sans doute, Sandrart indique qu’il préparait ses couleurs en face de la réalité, et qu’il les transportait ensuite chez lui sur la toile ; mais il dit aussi qu’il peignait sur le modèle des types naturels ; ce qui signifie que, pour mieux fixer ses souvenirs, il faisait d’après nature, soit en dessin, soit à l’huile, des éludes d’arbres, de lumière et d’ombre, qu’il rapportait à son atelier. Il n’a pas, à proprement parler, peint d’après nature, en ce sens que les tableaux de son bon temps ne représentent presque jamais aucun site connu ; mais il a observé la nature, et il a fixé son image sur la toile ou sur le papier, au moment même de l’observation, pour transporter ces puissantes études sur les toiles restées à l’atelier.

Il résulte de ce qui précède que Claude ne prit jamais la manière d’aucun de ses prédécesseurs. En admettant que Geoffroy Wals et Tassi lui aient donné des leçons [7], il n’emprunta rien d’eux. Il fut chef d’école, quoiqu’il n’ait pas formé d’élèves. Il inaugura ce qu’on a appelé avec raison l’âge d’or des paysagistes. Les plus illustres, ceux qui en ont approché de plus près, comme Poussin, Ruysdael, Hobbema, Cuyp, Millet et bien d’autres, l’ont imité, en ce sens qu’ils ont, comme lui, soigneusement étudié la nature. Méthode excellente, mais lente et difficile. Aussi s’écoula-t-il près de dix années avant qu’il parvînt à se faire un nom. Il continua de travailler à Rome, sans grand succès, jusqu’au printemps de 1625, époque à laquelle il fut pris du désir de revoir son pays natal. Le récit de ce voyage nous a été conservé par Baldinucci. Il s’achemina vers la Lorraine, en passant par Lorette, Venise, Trente, Inspruck, Munich et la Souabe. Chemin faisant, il peignait des paysages, vendus aux prix les plus modiques. Suivant une tradition, il existerait de lui deux tableaux de cette époque, représentant des vues de Munich.

Claude n’avait connu à Rome aucun des artistes lorrains qui s’y étaient rendus au commencement du siècle. Jacques Bellange était de retour en Lorraine lorsque Claude arriva à Rome vers 1614. A la même époque, Callot était à Florence. Quant à Deruet, Claude aurait pu le rencontrer à Rome, mais il n’en était certainement pas connu, puisqu’il se fit présenter à lui en arrivant à Nancy. Il avait dans celle ville un parent, ami de Deruet, qui se chargea de l’introduire près du peintre du duc Henri. Il en reçut un excellent accueil. Deruet le retint même près de lui, et s’engagea à lui faire peindre des figures.

Quand on connait la manière prétentieuse et lourde de Deruet, et qu’on se reporte aux merveilleux paysages sortis depuis de la palette de Claude, on a peine à se le représenter exécutant ces grandes machines, ces personnages Héroïques, qui faisaient alors les délices de la petite cour du duc de Lorraine. Il est constant, cependant, que Claude peignit la figure sous la direction de Deruet, et il serait curieux de retrouver, soit dans les tableaux de Deruet, soit ailleurs, des traces du travail de Claude [8].

Il parait que Deruet ne fut pas trop mécontent des ouvrages de son protégé, puisque, recevant moins d’une année après la commande de peindre la voûte de l’église des Carmes à Nancy, il associa Claude à ce travail [9]. Il semble, toutefois, que Deruet n’ait pas reconnu à Claude une grande aptitude à les figures, car il se réserva d’exécuter toutes les compositions de la voûte, et ne voulut confier à Claude que l’architecture, travail qui l’occupa pendant près d’une année [10].

Pendant qu’il travaillait aux Carmes, Claude fut fortement impressionné par un accident arrivé à un ouvrier doreur établi sur un échafaud voisin du sien. Cet homme fit un faux pas, et il eût été précipité sur le pavé s’il ne se fut retenu à une poutre. Claude vola au secours de ce malheureux, suspendu dans le vide, et lui sauva la vie. Cet événement fit une telle impression sur l’artiste, qu’il renonça pour longtemps à la peinture décorative [11]. Il se hâta de terminer ses travaux et se prépara à partir. Il sentait que ce n’était ni en Lorraine, ni sous les voûtes d’une église qu’il pouvait devenir un grand peintre. Sa vocation était ailleurs. Rome l’attirait par ce charme indéfinissable que son ciel et les grandes lignes de sa campagne exercent sur ceux qui les ont déjà contemplés. Il résolut d’y retourner.

Il avait séjourné environ deux années en Lorraine, lorsqu’il la quitta, dans l’été de 1627, pour ne plus la revoir. Cependant il n’en perdit jamais le souvenir, et lorsqu’il eut conquis la place que nul depuis ne lui a ravie, il n’eut plus d’autre nom que celui de sa patrie, sous lequel il est devenu populaire. Tout le monde connait Claude Lorrain, tandis que le nom de Gellée n’éveille aucun souvenir dans l’esprit du plus grand nombre.

Il ne portait pas encore ce nom glorieux quand il s’achemina vers Rome. Il lui fut donné plus tard, lorsque sa réputation fut consacrée. A Marseille, il rencontra le peintre Charles Errard, qui se rendait à Rome avec son père et son frère. Il s’arrêta quelque temps dans cette ville pour y peindre deux tableaux, dont le prix lui permit de payer son passage jusqu’à Civitavecchia, et il arriva à Rome avec Errard le jour de la Saint-Luc, fête des peintres, c’est à dire le 18 octobre 1627.

A partir de ce moment, les progrès de Claude furent rapides. La pratique de l’art lui était familière, il n’avait plus rien à apprendre que de la nature.

Ce fut peu de temps après son retour à Rome qu’il fit connaissance avec Sandrart. Ce dernier visita l’Italie en 1627, et y séjourna plusieurs années. Il est vraisemblable que sa liaison avec Claude remonte à une époque un peu antérieure à 1650. Il raconte avec une bonhomie tout allemande, entremêlée de quelque vanité, qu’il faisait, avec son ami, de nouvelles promenades dans la campagne romaine et surtout dans les Apennins. Ils travaillaient ensemble, se communiquant leurs dessins et leurs observations sur le grand art de représenter la nature. Le bon Sandrart admet sans peine, et il imprime en 1675, c’est à dire du vivant de Claude, que ce dernier rendait mieux que lui les horizons lointains, la dégradation de la lumière sur les derniers plans. Il reconnait la supériorité de son ami toutes les fois qu’il s’agit de renfermer dans un très petit cadre les magiques effets du soleil ; mais il a la naïveté d’ajouter que lui, Sandrart, porté d’inclination à peindre en grand, s’attachait surtout à rendre les rochers, les grandes masses de verdure, les cascades, les édifices et les grandes ruines, complément de la peinture historique. Il ne semble pas éloigné de croire que, relativement à la représentation des premiers plans, il était supérieur à Claude. Il lui eût volontiers offert d’exécuter quelques-unes de ces splendides fabriques, si lumineuses, si bien à leur place dans les tableaux du grand maître. Félicitons-nous que cette proposition n’ait pas été acceptée.

Si les pinceaux des deux artistes ne s’exercèrent pas sur les mêmes toiles, il est certain qu’ils échangèrent leurs ouvrages. On peut penser que Sandrart n’y perdit pas. Lui-même en convient, car il décrit avec complaisance un effet de matin que Claude lui avait donné, et dont il se défit plus tard moyennant 500 florins. On peut donc accepter comme constant que, dès l’année 1650, les tableaux de Claude étaient déjà fort remarquables.

Cependant l’exécution des personnages qui animent les tableaux ne répond pas au reste de ces splendides ouvrages. Ici encore on s’est laissé aller à l’exagération. On a prétendu que Claude ne savait ni dessiner ni peindre les personnages. La vérité est que, malgré de fortes et consciencieuses études, il n’a pu parvenir à représenter la figure humaine avec la même perfection à laquelle il est arrivé ce rendant la nature inanimée. On peut juger, toutefois, d’après ses dessins, ses eaux-fortes, et même d’après ses premiers tableaux, dont les figures sont de sa main, qu’il n’a pas été, dans cette partie de ses travaux, trop inférieur à lui-même. Baldinucci lui reproche de faire ses figures trop élancées. Il sentait lui-même son infériorité, car il avait soin de dire à l’acheteur d’une de ses toiles : « Je vends le paysage ; quant aux figures, je les donne ». Celle difficulté à rendre les personnages le fit céder plus facilement à la mode qui commençait à s’établir à Rome, parmi les paysagistes, de confier l’exécution des figures à une main étrangère. Philippe Lauri fut principalement l’artiste qu’il chargea de ce soin. C’est, du moins, le seul que cite Baldinucci. Suivant une tradition impossible à contrôler, il aurait aussi emprunté la main de Jacques Courtois, dit le Bourguignon, ainsi que celles de Jean Miel et de plusieurs autres. Cela n’a rien d’impossible. Mais on veut encore que Callot et Poussin l’aient également aidé. Quant à Poussin, cela est possible et même vraisemblable, car ils étaient voisins et amis. Cependant nous ne connaissons aucun tableau de Claude dans lequel la touche de Poussin puisse être reconnue avec certitude. Mais, quant à Callot, l’union de son pinceau à celui de Claude est un fait à rejeter dans le domaine de la fable. En admettant que Callot ait peint, ce qui n’est nullement prouvé, il est certain qu’il n’a pu se rencontrer avec Claude en Italie [12].

Il semble, du reste, que certains grands paysagistes aient négligé, à l’exemple de Claude, l’étude de la figure.

Ils indiquaient bien la place que les personnages devaient occuper dans le tableau, mais ils ne les peignaient pas eux-mêmes. C’est ainsi que Van de Velde, Ostade et Wouwerman peignaient pour Ruysdael. L’exemple donné par les grands maitres fut imité, plus tard, par des artistes inferieurs.

Toutefois il parait certain que les tableaux exécutés par Claude, pendant les premières années qui suivirent son retour à Rome, étaient entièrement de sa main. L’un d’eux tomba sous les yeux du cardinal Bentivoglio. Le fin diplomate reconnut le grand peintre, malgré l’imperfection des personnages. Il lui commanda deux tableaux, qu’il fit voir au pape Urbain VIII, dont il était le confident intime. Le souverain pontife admira, toute la cour applaudit. A partir de ce moment, la réputation de Claude était établie ; il se vit accablé de commandes.

Il n’est pas possible de fixer avec certitude la date de ces deux tableaux. Cependant ils n’ont pu être exécutés avant 1628 ni après 1636. Claude ne recommença à travailler sérieusement à Rome qu’en 1628 ; en 1636, il était arrivé à l’apogée de son talent. Dès 1634, il avait fait la merveilleuse eau-forte que M. Robert-Dumesnil a décrite (n° 15 du catalogue), et qu’on connait sous le nom de Soleil couchant, quoique, en réalité, ce soit un effet de soleil levant que l’artiste a voulu rendre. Le Bouvier, son chef-d’œuvre comme eau-forte (n° 8), est de 1636. Le Campo vaccino (n° 23) est de la même année. Cette gravure, la seule que Claude ait exécutée d’après un de ses tableaux, reproduit la peinture en contre-partie. Puisqu’elle est datée de 1636, le tableau est nécessairement antérieur. C’est une des merveilles du Louvre qui, cependant, possède des tableaux plus merveilleux encore. Les deux tableaux du cardinal Bentivoglio doivent donc être antérieurs à 1636.  A partir de ce moment, le Lorrain n’a plus créé que des toiles remarquables. Plusieurs sont des chefs-d’œuvre. Un des plus admirables, le Moulin, se conserve à Rome au palais Doria. Ce tableau est d’une limpidité, d’une transparence dont ceux de Ruysdael et d’Hobbema peuvent seuls donner une idée ; mais Claude est encore plus vrai, plus puissant, plus parfait.

Il n’existe pas de description complète des tableaux de Claude connus de nos jours. Le plus grand nombre est immobilisé dans les collections publiques ; il en reste peu dans les palais de Rome, bien moins, en tous cas, que dans les collections privées de l’Angleterre. Cette description sort du cadre que nous nous sommes tracé. On la trouvera, en partie, dans les musées d’Europe, de M. Viardot, et dans l’intéressante biographie de M. Charles Blanc. Nous passerons même sous silence la nomenclature de Baldinucci, qui donne une liste assez longue des travaux faits par le Lorrain pour les souverains pontifes, les têtes couronnées et certains grands personnages. Cette liste, incomplète, pourrait être augmentée au moyen des indications fournies par le Liber veritatis, et l’on arriverait ainsi à reconnaître, à peu de chose près, les pertes regrettables que le temps, les incendies ou autres accidents ont pu occasionner.

Tous les tableaux de Claude le Lorrain ne sont pas également bien conservés. Plusieurs ont poussé au noir. Ce sont ceux qui ont été peints sur fond muge. Claude s’est servi quelquefois, à l’imitation de Poussin, de cette malencontreuse préparation. Nous en avons vu plusieurs à Rome aussi rembrunis que ceux de Poussin. Heureusement, les toiles, ainsi préparées, ne sont pas en majorité, et une grande partie de l’œuvre de Claude se présente encore aujourd’hui dans un état satisfaisant.

Le nombre de ces tableaux, exécutés de 1630 jusqu’à la fin de la carrière de l’artiste, est certainement supérieur à deux cents. Tous ne sont pas également remarquables ; mais tous portent, plus ou moins, le cachet de son génie.

Les papes, les rois, les cardinaux, les riches particuliers se disputaient ces toiles, dont le prix élevé n’était accessible qu’aux grandes fortunes. Un tel succès encouragea l’industrie des contrefacteurs, qui débitèrent, sous le nom du grand artiste, de froides copies ou des compositions imitées de celles qu’on avait pu entrevoir dans son atelier. Parmi ces contrefacteurs, on est assez étonné de rencontrer Sébastien Bourdon. Voici ce que dit, à cet égard, d’Argenville, dans la vie de ce peintre : « Il entreprit le voyage d’Italie à dix-huit ans ; il y fit connaissance avec Claude le Lorrain, dont il copia, de mémoire, un tableau. Les connaisseurs, qui le virent exposé à une fête, n’en furent pas moins étonnés que le Lorrain ». Bourdon étant né en 1616, le fait a dû se passer en 1634 ou 1635.

II ne parait pas que Bourdon ait eu l’intention de tirer parti de cette supercherie ; mais les contrefacteurs de profession n’étaient pas si scrupuleux. Ils ne se faisaient faute de présenter leurs imitations pour des originaux, et il arriva plusieurs fois au grand artiste de se voir attribuer des copies ou des pastiches de ses tableaux. Ces manœuvres ne pouvant être complètement déjouées, il voulut en atténuer l’effet, autant que possible, en créant le recueil que Baldinucci appelle Il libro di verita et qui est généralement connu sous le nom de Liber veritatis. D’après celle version, l’idée de ce recueil de dessins lui serait venue au moment où il était occupé à peindre quatre tableaux commandés par le roi d’Espagne, mais dont on ne connait pas la date. Des faussaires assez habiles colportaient et vendaient, dans Rome même, des imitations traitées dans la manière du maitre. Ces toiles, qu’on présentait comme authentiques, reproduisaient les compositions exécutées par Claude dans son atelier, avant même qu’elles fussent entièrement terminées. On voulait faire croire que le maître se répétait. Fatigué par les visites des acquéreurs de ces pastiches, qui venaient chez lui s’enquérir de l’authenticité de leurs toiles, Claude prit le parti de composer un recueil de tous les dessins de ses compositions, en inscrivant sur chaque feuille la date de son exécution et le nom de la personne qui avait commandé ou acquis le tableau. Lors donc qu’on lui présentait une toile en lui demandant si elle était de lui, il répondait : « Aucun tableau ne sort de chez _moi sans avoir été entièrement dans ce livre. Soyez juge de votre propre doute ; consultez ce livre, et voyez si vous y reconnaissez votre tableau ». Telles sont les paroles prêtées à Claude par Baldinucci, lequel ajoute que l’artiste avait intitulé ce merveilleux recueil : Libro d’invenzioni, ou Libro di verita.

II est certain que ce recueil a été formé et qu’il contient deux cents dessins d’une surprenante beauté. Conservé d’abord à Rome par les héritiers de Claude, entre les mains desquels il a été vu par d’Argenville, puis vendu à un marchand de Paris, il est, depuis le siècle dernier, en la possession du duc de Devonshire. Earlom l’a reproduit par la gravure au lavis ; mais cette froide et monotone imitation est bien loin de représenter la splendeur des originaux.

M. le comte Léon de Laborde a donné, dans les Archives de l’art français (t. Ier, p. 434), une description minutieuse de ce recueil. Il a reproduit exactement toutes les mentions qui se lisent au revers de chaque dessin. L’étude attentive de ces inscriptions ne parait pas confirmer le récit de Baldinucci.

D’abord on n’y trouve ni le titre : Libro d’invenzioni ou di verita, dont parle Baldinucci. On n’y reconnait pas non plus les mots Liber veritatis, imaginés par les éditeurs anglais, et sous lesquels le recueil est généralement connu. Voici tout ce qu’on lit au revers du dernier de ces dessins qui, par suite d’une transposition lors de la reliure faite au siècle dernier, est devenu le premier de la collection :

Audi 10 dagouto 1677 ce present livre

aupartien a moy que ie faict durant

ma vie. Claudio Gillée dit le lorane

A Roma, ce 23 avril 1680.

Il n’y a pas d’autre titre de la main du maître, et les deux cents dessins ne sont pas classés chronologiquement. Le nom de l’acquéreur du tableau s’y lit le plus souvent, mais non toujours. Plusieurs sont datés, mais la majorité ne l’est pas. Nous en avons compté 155 sans date. La plus ancienne est celle clé 1648 ; la plus récente correspond à l’année 1680. Une mention autographe, du 26 février 1665, porte qu’il y avait alors dans le livre 157 dessins. M. de Laborde en conclut que la formation du recueil est de 1650. Nous croyons, au contraire, qu’on doit la reporter à l’année 1656 au moins. En effet, outre qu’il est peu vraisemblable que Claude ait exécuté, en moyenne, douze tableaux par année, de 1650 à 1665, un fait matériel prouve que la formation du recueil ne peut être postérieure à 1636. En effet, sous le n°10 du Liber veritatis figure un dessin avec celle mention, rapportée par M. de Laborde : Fait pour M. l’ambassadeur de France, M. de Betune, Roma. Or, le tableau dont il s’agit n’est autre que le Campo vaccino du Louvre, gravé en contre-partie par Claude lui-même, sous la date de 1656 ; et, comme il est très incontestable que la gravure n’a pu être exécutée qu’après le tableau, on ne peut attribuer à ce dernier une date postérieure à celle qui se lit sur l’eau-forte.

Il ressort de ces faits que le récit de Baldinucci repose sur une légende assez peu vraisemblable. On la comprendrait à merveille si tous les dessins étaient datés et portaient les noms des acquéreurs des tableaux ; mais il n’en est rien. Les noms manquent sur environ cinquante dessins. Tantôt on n’y trouve aucune indication, ou bien Claude s’est contenté d’écrire le nom de la ville où le tableau a été envoyé.

M. de Laborde en conclut avec raison, que l’idée arrêtée de donner ces dessins comme un répertoire des tableaux est peu admissible, et qu’on se tromperait gravement en refusant de considérer comme authentique un ouvrage qui ne se trouverait pas dans le Liber veritatis. Il est certain qu’il existe d’admirables compositions, soit en dessins, soit en tableaux, qui ne se trouvent pas dans le recueil du duc de Devonshire. Par contre, alors même qu’un tableau serait identique, pour la composition, à un dessin du Liber veritatis, cette identité ne serait pas une preuve d’authenticité, car la copie reproduit l’original, et alors quelle preuve peut-on tirer de l’identité entre le dessin et le tableau contesté ? Si la version de Baldinucci est exacte, si Claude a eu réellement la pensée de se composer un répertoire authentique, il n’y a pas réussi. Il aurait fallu pour cela, nous ne saurions trop le répéter, que tous les dessins indiquassent le nom du possesseur du tableau. Alors même qu’il en serait ainsi, on n’en tirerait pas aujourd’hui une bien grande lumière ; mais, du temps de Claude, l’acquéreur d’un tableau contesté aurait pu remonter à l’origine de l’acquisition, et s’assurer que son tableau était sorti des mains de l’acquéreur primitif, en le suivant dans celles des acheteurs subséquents.

S’il fallait hasarder une conjecture à cet égard, nous ne serions pas éloignés d’admettre, contrairement à Baldinucci, que les dessins ont précédé et non suivi l’exécution des tableaux. Il est peu vraisemblable que, pendant plus de quarante années, un grand peintre se soit astreint à reproduire, après coup, ses propres compositions dans l’intérêt unique de fournir aux curieux une preuve d’authenticité. Mais, en admettant que telle eut été sa pensée, il aurait toujours inscrit derrière ses dessins le nom de l’acquéreur primitif, ce qu’il n’a pas fait, et il y aurait inséré les dessins de tous ses tableaux, ce qu’il n’a pas fait davantage. Si un doute peut être élevé relativement au but que s’était proposé l’auteur du recueil en le composant, il n’en existe aucun sur le prodigieux mérite des chefs-d’œuvre qu’il renferme. A cet égard, nous ne pouvons mieux faire que de rapporter l’appréciation d’un témoin oculaire, M. le comte Léon de Laborde, qui a passé toute une journée à les examiner, en relevant les inscriptions qu’il a publiées :

 « Ces deux cents dessins sont deux cents tableaux. On oublie les marges du papier, la forme du livre ; on pénètre dans ces lointains, on se promène dans ces parages, on se sent en face de la nature. Dans la main de 1 l’artiste, l’instrument n’est rien crayon ou pinceau, papier ou toile, qu’importe ! l’âme conduit la main. 1 Dans le recueil de Claude, pas un dessin qui ressemble à son voisin dans la manière de rendre sa pensée ; c’est le crayon ou la plume, l’encre de Chine ou la sépia, les rehauts de blanc pour les lumières et du papier de diverses teintes pour fond ; mais rien qui sente le métier, ni manière, ni procédés particuliers, ou plutôt une manière et des procédés différents pour chaque dessin, selon que le crépuscule du matin ou du soir, le lever ou le coucher du soleil et chaque heure du jour éclairent le paysage, sous l’influence des dispositions de son âme. »

Il ne nous a pas été donné de contempler la magnificence de ce recueil ; mais les autres dessins qui ont passé sous nos yeux nous ont mis en parfaite communauté de sentiments avec l’auteur des lignes qui viennent d’être rapportées. Nous sommes également disposés à suspecter avec lui le récit de l3alciinucci quant à la pensée qui a présidé à la formation du Liber veritatis ; mais nous accordons toute vraisemblance une anecdote, négligée par la plupart des biographes modernes, quoique rapportée par cet auteur. Le souvenir s’en était conservé dans la famille du peintre. Elle honore l’homme et fait voir l’aversion de l’artiste pour toute discussion relative à ses intérêts matériels.

Claude parait s’être toujours souvenu des difficultés de ses débuts dans le grand art de la peinture, et des secours qu’il avait rencontrés auprès de Tassi. Aussi voulut-il rendre à un autre les services qu’il avait reçus de son maître. Il n’eut qu’un seul élève, qui fut d’abord son domestique, comme il avait été celui de Tassi. Il avait recueilli chez lui un pauvre enfant de Rome, appelé Jean Dominique ; son maitre avait reconnu en lui une vive intelligence, et, quoiqu’il fût contrefait et boiteux, il le garda près de lui pendant vingt-cinq ans. Non content de lui avoir appris le dessin et la peinture, il lui fit donner des leçons de musique ; il le considérait comme son enfant. Vers l’âge de quarante ans, il était devenu assez bon peintre, à ce point que le bruit se répandit à Rome que Claude, déjà âgé, lui faisait faire ses tableaux. La vanité de Dominique fut au comble. Il eut la présomption de croire qu’il pouvait désormais se passer de son maitre ; il le quitta brusquement et lui réclama une somme considérable pour tout le temps qu’il avait passé auprès de lui. Sans autre explication, Claude le conduisit à la Banque du Saint-Esprit, où ses capitaux étaient déposés, et lui fit compter tout ce qu’il demandait. Il ne voulut jamais avoir d’autre élève. Dominique mourut peu de temps après. Ses ouvrages sont restés inconnus.

Bien avant le départ de Dominique, Claude, qui ne voulut jamais se marier, avait appelé près de lui un de ses cousins germains du côté de son père. Sandrart indique que ce parent était chargé de tenir toute la maison du peintre. Non seulement il administrait sa fortune, mais il achetait même couleurs et pinceaux, de telle sorte que l’artiste, débarrassé de ces soins matériels, était tout entier à ses travaux. Sandrart a dû connaitre ce cousin, puisqu’il en parle, ce qui reporterait son établissement à Rome vers l’année 1636. Il est très vraisemblable que le jeune étudiant en théologie, Joseph Gellée, dont parle Baldinucci, n’est autre qu’un des enfants de ce cousin, auxquels Claude laissa le reste de sa fortune. A sa mort elle n’était pas considérable, car il en avait distribué une partie, de son vivant, à ceux de ses parents qui étaient venus le trouver à Rome.

Ce fut ainsi que s’écoula celle noble vie, tout entière consacrée à l’art. On dit qu’il existe de lui, en Angleterre, un dessin daté de 1682. Ce dessin considéré comme authentique par M. Piot, est contesté par M. de Laborde, qui place la mort de Claude à l’année 1680, date la plus récente des dessins du Liber veritatis. M. de Laborde conclut du silence de Baldinucci sur la mort de Claude, que l’époque précise n’en est pas connue. Nous ne savons si l’édition de 1812, consultée par M. de Laborde, est incomplète sur ce point ; mais on lit dans celle de 1728 que Claude mourut à Rome le 21 novembre 1682, après avoir souffert de la goutte pendant quarante-deux ans. Immédiatement après, le biographe rapporte l’épitaphe latine que Jean et Joseph Gellée avaient fait graver sur la tombe de leur oncle, à la Trinité-du-Mont. D’après celle épitaphe, Claude est mort le IX des calendes de décembre 1t682, à l’âge de 82 ans. Cette manière de compter des Romains correspond bien au 21 novembre du calendrier grégorien. Depuis, les restes de Claude ont été, sur l’ordre de M. Thiers, alors ministre, transférés à l’église de Saint-Louis des Français.

Édouard MEAUME.

 

[1] A l’âge de 36 ans, dit Nagler, Claude faisait encore griller des côtelettes.

[2] L’édition originale de l’ouvrage de Sandrart, en allemand, a paru de 1675 à 1679 ; Gellée n’est mort qu’en 1682.

[3] Baldinucci dit formellement que Joseph Gellée étudiait encore la théologie lorsqu’il lui a fourni les détails sur son parent.

[4] CASTELLO. Muccho c (quantita di case circondate di mura a guisa di piccola cita. Château, ou petit village, bourg. (Alberti, Dizionario italiano-francese. Milano, 1859.)

[5] Voici le passage de Sandrart qui atteste ce fait, que nous considérons comme constant : A parentibus suis in disciplinam tradebatur pistori cuidam atrocreatum. (Ses parents le mirent en apprentissage chez un boulanger de pâtés.) — Le texte de Sandrart porte pictori, mais c’est évidemment pistori qu’il faut lire. (Nobilissimœ artis pictoriœ … Nuremberg, 1683, in-fol., p. 328.) D’ailleurs le texte allemand rectifie l’erreur de la traduction latine.

[6] Hic Cl. Gillius culinœ ipsius totique rei œconomicœ interea prospiciebat, curato simul equo, mundatisque ubique mundandis, terendo itidem colores et expurgando axiculum et penicellos. (Sandrart, loc. cit.)

[7] Le fait est certain pour Tassi, il l’est moins pour Wals. Baldinucci dit que, avant d’entrer chez Tassi, il prit, pendant deux années, des leçons de perspective chez un certain Goffredi, sans autre dénomination. Tous les biographes en ont conclu qu’il s’agit ici de Geoffroy Wals ; ce qui est possible, mais nullement démontré.

[8] On ne connait en Lorraine aucun travail de ce genre qui appartienne à Claude.

[9] Cette église est aujourd’hui détruite.

[10] Ces faits sont attestés par Baldinucci, qui estropie le nom de Deruet. Il l’appelle Charles Dervent.

M. Villot, dans sa notice sur Claude, n’a pas deviné que ce nom mal écrit cache celui de Deruet, et il cite Charles Dervent comme un peintre dont le Louvre ne possède pas d’ouvrages. La vérité est qu’il n’existe aucun peintre de ce nom. Du reste, Charles Dervent nous parait avoir été inventé par la Biographie Michaud. Ce nom imaginaire figure dans les deux éditons de cette publication, à l’article LORRAIN.

[11] Il la reprit cependant à Rome, beaucoup plus lard (Sandrart, Vie de Claude Gellée, p. 329).

[12] Nous avons établi cette impossibilité dans nos Recherches sur Claude Deruet, Nancy, 1854, in-8°.